« J’ai tout reçu, je n’ai rien inventé »
Mâalem Boulkheir El Gourd – Tanger, Mai 2022Il fait bon dans la médina de Tanger en ce mois de mai et, en quelques mots, le mâalem Boulkheir vient, sans le savoir, de donner leur orientation à mes recherches. À Dar Gnawa, lieu de vie et de mémoire de la communauté gnaouia tangéroise, le maître musicien internationalement reconnu accepte de répondre à mes questions. Et, quand les mots s’épuisent, nous nous lançons dans quelques improvisations, lui au guembri, luth à trois cordes des Gnaoua, moi à la guitare. Quand je l’interroge sur la dimension symbolique de son instrument, il me répond qu’il représente le bateau qui, des siècles plus tôt, a arraché ses frères à l’Afrique pour les emmener vers les Amériques, et que leur chant vibre désormais par les cordes de ce luth sacré.
Les racines historiques et géographiques des Gnaoua, jusqu’à l’étymologie même du terme, restent floues. Ils seraient descendants d’esclaves amenés au Maroc lors de la traite saharienne, mais aussi héritiers des serviteurs royaux de la Garde Noire du Sultan Moulay Ismaïl fondée à la fin du XVIIe siècle. Les Gnaoua ont opéré au fil du temps une forme de syncrétisme entre l’islam marocain et la pluralité des croyances de leurs ancêtres venus du Mali, du Sénégal ou du Soudan. Ils sont reconnus au Maroc pour leur pratique de transes musicales menées lors du rituel de la lila.
Leur culture, reposant sur l’oralité, est traditionnellement transmise et pratiquée de manière quasi secrète. Mais la rencontre avec l’industrie musicale et l’irruption d’internet ont modifié la vision qu’ont les Gnaoua de leur pratique. Les aînés y voient aujourd’hui un risque de disparition de certains rituels, ainsi qu’une perte de sens, quand d’autres y voient le cheminement logique d’une culture s’ouvrant au monde qui l’entoure.
L’apprentissage, très codifié, peut s’opérer auprès d’un maître, sans lien de filiation, ou au sein d’une même famille. Mais les pères ne transmettent pas toujours. Nombreux sont ceux qui souhaitent à leurs enfants une vie meilleure que la leur. Adil Baazi, jeune gnaoui de Marrakech, me racontait que sa mère l’emmenait aux lilat quand il était petit. Il fera ensuite l’école buissonnière pour se rendre chez différents maîtres Gnaoua et commencer son apprentissage. Mais quand je l’interroge sur son fils, aujourd’hui âgé de cinq ans, il me dit vouloir le tenir à l’écart de tout ceci. L’histoire se répètera-t-elle ? Il semble exister autant de parcours initiatiques que de Gnaoua au Maroc. À chacun son errance, son initiation.
Ma photographie s’est parfois heurtée aux portes du sacré. Mais cela a peu d’importance, j’ai reçu tout ce qu’on m’a donné, saisi par une intensité collective qui me devint peu à peu familière mais à laquelle je n’appartiendrai jamais réellement. J’ai parcouru la ville de Marrakech, en quête de savoir, de Ben Saleh à Bab Hmar, de Mouassine à la Kasbah. Dans un vertige de poussière ocre et les volutes de jawi. j’ai embrassé les lignes mélodiques de quelque chose que je ne comprenais pas toujours. Aux maâlmin, par respect et gratitude, j’ai apporté des offrandes, des dattes, du lait, du sucre et du café, comme on me l’a enseigné. En retour, on m’a transmis la baraka, force vitale bénéfique, au principe divin. Aux côtés d’une jeunesse qui m’a ouvert les bras, je me suis assis et j’ai écouté. J’ai photographié ce qu’ensemble nous avons vécu, un quotidien bercé entre tradition et modernité. Les longs après-midi dans les funduq de la médina, le thé, les trajets en moto dans les ruelles étroites et bondées de touristes, en direction d’un concert ou d’une lila, des pellicules plein les poches et ma guitare sur le dos. Cette guitare qui m’accompagne autant que mes appareils photos, achetée dans une boutique du Derb Kenaria il y a déjà plusieurs années et qui m’attend là-bas, au pays des Fils de Bambara dans le coin d’un restaurant. Cette guitare de mauvaise facture, dont l’une des pièces a disparu, offerte à un musicien qui en avait besoin, constitua le point de passage vers mon entrée en Tagnawît.
Cette clé manquante à la tête de mon instrument fut peut-être celle qui m’ouvrit la porte des Gnaoua.
La voie m’est ouverte, la clé est transmise. Juste retour des choses.
Et le guembri. Toujours. Partout.
Saha Koyo !
Ce projet a bénéficié de l’accompagnement du Mentorat Photographique du Fonds Régnier avec l’Agence VU’.
































