Quand j’y repense, on était des enfants. Raphaël avait dix-neuf ans, moi vingt. En 2012, on s’installe à Hillsborough, en Caroline du Nord. On intègre l’équipe de la Music Maker Relief Foundation, une organisation à but non lucratif fondée par Tim & Denise Duffy, dont l’objectif est de soutenir des musiciens de Blues en situation de précarité en leur procurant tout ce dont ils ont besoin pour vivre dignement de leur musique.
Nos amis s’appellent Big Ron Hunter, Alabama Slim, Pat ‘Mother Blues’ Cohen, Little Freddie King, Captain Luke, Ironing Board Sam. Sam est aussi notre voisin. Je l’entends ronfler la nuit, à travers les fines cloisons de nos appartements de N. Churton Street. On lui roule ses joints, il nous parle de Jimi Hendrix et de Irma Thomas. On est aussi un groupe, Ironing Board Sam & The Sticks. Sam au clavier, qui brille dans ses costumes à paillettes, Raphaël à la basse et moi à la guitare. Je me forme doucement à la photographie avec mon premier Minolta SR-T 101. On se ballade dans le Vieux Sud, de la Caroline du Nord à la Louisiane, on joue dans de vieux juke joints et on traine dans les drink houses où on consomme de l’eau de vie de maïs à un dollar le verre. On était vraiment des enfants, quand j’y repense. Ça me paraît loin.
On reviendra en 2016. Entre temps, Captain Luke est mort. Sam a fait un AVC et doit mettre fin à cinquante ans de carrière. Alors s’enchaînent plusieurs été, ceux de ma vingtaine, dans son appartement de Montgomery, dans l’Alabama. Quand je ne loue pas de chambre dans un motel de l’Eastern Boulevard – où je transforme la salle de bain en laboratoire photo – je dors aux pieds de son lit. Je fais ses courses, je le rase. L’appartement sent le parfum bon marché, la cigarette au clou de girofle et le temps qui passe. Il y aura aussi les séjours à Fountain, dans l’est de la Caroline du Nord, avec Freeman Vines qui construit ses guitares au milieu des champs de tabac. Passer la douane avec une valise pleine de médicaments contre la goutte obtenus à Paris chez un pharmacien fan de jazz. Les années et les morts qui s’enchaînent. C’est ça d’avoir de vieux copains. Freeman est parti. Big Ron est parti. Algia Mae Hinton et Dr. Burt aussi. On était des enfants, on ne l’est plus. Je suis qui je suis grâce à ces femmes et à ces hommes, grâce à ce qu’on m’a transmis. Ces photographies sont une part de moi-même. Elles sont mille histoires, mille souvenirs. Elle sont un hommage, donnant à voir ce qui ne peut plus être entendu.


































